« Au motif de la coupure et de la continuité, s’il fallait prendre une image, les somaticiens évoluent dans les paysages du problème corps/esprit d’une manière telle qu’ils ne choisiraient pas celle d’un pont reliant les rivages, traversant les distances, mais plutôt celle “d’un pas japonais”. Ces petites allées constituées de dalles de pierres ou de rondin de bois qui permettent de mettre un pied, de se faire un chemin en enjambant à chaque fois une parcelle d’espace impraticable ou une parcelle d’espace dont on souhaiterait prendre soin. Un pas après l’autre, d’y installer de la présence. Les sensations, la conscience, l’esprit sont d’ordinaire pris dans des controverses dont le seul enjeu repose sur le fait de pouvoir trancher une fois pour toute leur appartenance à l’un ou l’autre des deux gabarits ontologiques à partir desquels les modernes savent penser et agir : les objets et les sujets. Mais ces mauvaises histoires de coupure sont à ce point modernes qu’elles ne nous conviennent plus. Face aux interstices infranchissables, les somatonautes ne procèdent pas par fusion mais par addition, création, expérimentation, instauration de petites dalles : en peuplant le milieu. »

Jérémy Damian, Somatonaulogie. Hacker le problème corps/esprit dans Habiter le trouble avec Donna Haraway, textes réunis et présentés par Florence Caeymaex, Vincianne Despret et Julien Pieron, Editions Dehors, Paris, mai 2019.

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