Marseille – Rome, le 29 avril 2020

Objet : candidature à la résidence de recherche croisée entre un.e artiste du champ des arts vivants et un.e artiste du champ des arts plastique

Cher Jérome, cher Michaël, chers JMP et Multiprise,

Comment se fendre d’un protocole qu’exige notre candidature quand les reconnaissances des profils en présence et de leurs liens sont d’une familiarité étonnante ? Resterait l’exposé d’un projet qui s’inscrit dans la continuité de la rencontre et qui, du même temps, la déconstruit dans la confiance partagée : une correspondance qui donnerait des nouvelles d’un parcours réalisé et annoncerait sa venue en terrain amical – l’Entrepont, Multiprise et ses Joyeux Mécènes Pauvres -, cette hospitalité qui autorise le lâcher prise et le risque, le germinatif par l’accompagnement que l’on vous connaît, et les attentions vers plus de liberté.

Bien que et parce que, jusqu’à présent, nous nous soyons tous deux retrouvés au travail à l’initiative de tierces entreprises, le désir d’une commune présence se manifeste à l’occasion de votre proposition, dans le développement d’une pensée propre. L’appel à candidature que vous formulez nous pousse à se pencher sur les sens et la forme que prendrait cette interlocution : là où la matérialité des corps et l’espace entrant en relation est une force contributrice aux fondements des arts plastiques. Quelles sont alors les orientations à suivre pour se rencontrer sans autre enjeu que celui de croiser nos « inquiétantes étrangetés » ?

De nos pratiques croisées entre la danse et l’image, « traduire et interpréter » serait essence conjointe. De cette racine naît le désir d’un déplacement commun de nos us & travaux. Ainsi, pour nous, la nécessité de la rencontre à un troisième objet autorégénératif sera l’enjeu de notre binôme : une externalité trouvant place dans le décor de la ville de Nice ; lieu de plaisance et de passage forcé, un littoral sub- et sururbain de villégiature et de refuge, de complaisances élitaires et de mixité précaires, de goût pour la mascarade et la parade, brassé par une lumière enviée, puissante et à la chaleur violente que la présence historique du cinéma et d’une avant-garde artistique post-moderne performative interrogeait emblématiquement. Ce territoire, entre scènes construites et croisements iconoclastes, nous est familier. Le support à nos investigations y trouvera son élan dans la représentation de ses agents activateurs, humains ou non humains, dans leurs réseaux de correspondances localisés : tout autant de promesses à l’inflexion des savoirs, à des expériences initiatiques et aux créations de secrets story infilmables et inflammables.
Ces regroupements sociaux (s’)inventent par hétérogénéité : des poches de coexistence désirée ou contrainte, des refuges générateurs de consignes émancipées d’un système normatif. Ainsi, par notre propension à aborder des réalités en situation, par-delà la division sujet/objet, nous pressentons la nécessité d’une investigation à porter sur des lieux-sensations communautaires. La déterritorialisation de sa propre histoire par l’histoire communautaire permettra de s’entre-tenir. Parler d’acteurs, tout activisme confondu, implique de se mettre en jeu chaque jour de la résidence et alors, accueillir les témoignages, l’expression joyeuse ou colérique par nos distances interpersonnelles modulables et appropriées : distances chorégraphiées dans l’instant improvisé. Ce sont tout autant de mémoires collectives qu’il nous intéresse d’interroger par une mécanique non linéaire et une mise en jeu du témoignage, de ce qui se rejoue.
Un autre temps à l’écoute nous est intimé.
Le jeu du réel demande de lâcher prise tout en étant responsable de nos outils-savoirs. Ainsi “tendus par l’obligation à la détente”, la rencontre se décomplexe par l’intimité construite collatéralement.
Les scènes élaborées à l’Entre-Pont ou les rencontres in situ rassureront l’expression des langages singuliers et leurs silences, les cris et les murmures, l’écoute mutuelle aux confidences et leur transcription, de l’oralité à l’incarnation du geste, se rendant disponibles aux démontages. Avec délectation et intrigue, le déplacement, le pas de côté que votre offre nous propose, nous encourage à toucher au flou porteur dans la proximité familière des passés.
Mettre en place un dispositif de captation des sensations au support technique variable sera partie prenante de notre recherche : la fiction affleurera et se dissipera dans la découverte partagée d’identités mobiles, des individualités prises dans un processus et non assujetti à leurs origines. « Ne l’oublions pas, nous dit Michel Maffesoli, le terme même d’existence (ek-sistence) évoque le mouvement, la coupure, le départ, le lointain. Exister, c’est sortir de soi, c’est s’ouvrir à l’autre, fût-ce d’une manière transgressive […] une manière de se penser toujours en transition. »
Là on est sûr de ne pas être sûr.

En vous remerciant d’avance, toutes et tous, pour le temps que vous aurez pris à entendre nos intention motivées, mais aussi, de votre indéfectible et active croyance dans la diversité des chemins qu’offrent les champs d’investigation pour une culture ouverte.

Très cordialement et toujours amicalement,
Spencer Bambrough & Christophe Le Blay, projet REJOUET.